La violence n'est pas une fatalité

 

 

Evangile de Jean, ch. 2, v. 13 à 17

13 La Pâque des Juifs était proche, et Jésus monta à Jérusalem.

14 Il trouva dans le temple les vendeurs de boeufs, de brebis et de pigeons, et les changeurs assis.

15 Ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, ainsi que les brebis et les bœufs; il dispersa la monnaie des changeurs, et renversa les tables;

16 et il dit aux vendeurs de pigeons: Ôtez cela d'ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic.

17 Ses disciples se souvinrent qu'il est écrit: Le zèle de ta maison me dévore.


Evangile de Luc, ch. 19, v. 45 à 48

45 Il entra dans le temple, et il se mit à chasser ceux qui vendaient,

46 leur disant: Il est écrit: Ma maison sera une maison de prière. Mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs.

47 Il enseignait tous les jours dans le temple. Et les principaux sacrificateurs, les scribes, et les principaux du peuple cherchaient à le faire périr;

48 mais ils ne savaient comment s'y prendre, car tout le peuple l'écoutait avec admiration.


Evangile de Marc, ch. 14, v. 47

47 Un de ceux qui étaient là, tirant l'épée, frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui emporta l'oreille.


Evangile de Jean, chap. 18, v. 10

10 Simon Pierre, qui avait une épée, la tira, frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui coupa l'oreille droite. Ce serviteur s'appelait Malchus.

 

 

 

Ce n’est une surprise pour personne parmi nous : la Bible est remplie de textes qui évoquent la violence. Depuis ses premières pages jusqu’au dernières de l’apocalypse on nous parle d’une lutte incessante entre le bien et le mal. Cette constatation qui pourrait nous conduire à un dualisme trompeur est déroutante. La bible nous plonge au cœur d’une histoire humaine tourmentée. Nous découvrons que les forces du mal détruisent violemment et aveuglément et que pour s’opposer à ce mal ceux et celles qui veulent proposer un idéal de vie différents doivent combattre, lutter, s’opposer, et que ce combat n’est jamais gagné d’avance même s’il est promis à une victoire finale !

 Dans des discours contemporains nos églises ne cessent au nom de l’évangile de paix d’appeler à la Paix en nous, entre nous et pour tous les humains de notre planète.

Jésus n’a pas échappé durant sa vie terrestre à  ce processus de violence. Il en a été le témoin, il y a été mêlé, il l’a subie jusqu’à l’extrême notamment dans la mort de la croix et visiblement l’un des  deux textes que nous avons lu avec toutes les nuances que l’on veut y apporter nous disent  qu’il a lui même contesté violemment certains usages et pratiques religieuses et socio-politiques de son époque.

L’évangile de Jean est curieusement celui qui est le plus précis dans sa description de la scène et même si le fouet utilisé semble l’avoir été pour chasser les animaux présents dans les échoppes à l’entrée du temple, il est évident que Jésus a tout comme nous été mêlé à des situations de violence. Au delà du scandale ressenti par Jésus au moment ou il constate que le parvis des prosélytes n’est plus un lieu de prière qui souligne l’accueil de dieu aux humains de toute origine qui a été dénaturé en lieu de commerce bruyant. Jésus  s’en prend aussi  à un système sacrificiel qu’il estime, ou que les héritiers de la tradition johannique jugent, dépassé.

 La figure de Jésus nous échappe, il est à la fois maître de sagesse, prophète, critique des usages de son époque, il présente parfois des aspects révolutionnaires, mais il n’est jamais réductible à un style unique même si nous avons nos préférences et si nous les projetons sur lui. Jésus se présente à nous comme quelqu’un qui visiblement luttait violemment contre tout enfermement social, contre toutes les prisons mentales, psychiques dans lesquelles on retient prisonnier des hommes et femmes au nom de nos fantasmes ou de notre volonté de tordre la réalité. Jésus n’aura de cesse de lutter contre l’enfermement dogmatique de ceux et celles avec lesquels il n’a pourtant pas refusé d’entrer en dialogue. 

Les chrétiens, il faut bien le dire pas plus que les autres hommes marqués par d’autres traditions religieuses n’ont été à l’aise  avec la violence. Si les premiers chrétiens qui subissaient la haine et développaient la thèse du martyr et en appelaient à la justice de Dieu, viendra un temps ou l’Eglise dominante instituée par l’Edit de Théodose instituera un système qui sera très vite tenté de poursuivre les hérétiques, et d’interdire d’autres cultes … Les croisades , les tribunaux de l’inquisition ou plus récemment les guerres de religions liées à la Réforme dont nous sommes si fiers et certainement avec raison  nous laissent dans la bouche un goût amer ou même encore une profonde sensation de malaise.

Nous sommes bien obligés de reconnaître que la violence au delà de nos convictions de nos confessions religieuses est inhérente à l’homme. Et peut être, chers frères et sœurs dans la foi commune en notre Seigneur Jésus Christ, sommes nous des bêtes curieuses parce que nous osons  penser que la violence n’aura pas le dernier mot. Nous sommes obligés de reconnaître qu’il y a autour de nous des hommes et femmes qui prônent, défendent, militent pour une attitude violente vis à vis de tout ce qu’ils considèrent comme une atteinte à leur conception du monde.

Alors nous aimerions bien savoir avec précision d’ou vient la violence. Nous aimerions la définir précisément, la circonscrire, la débusquer, comprendre comment elle advient, mais nous sommes obligés de reconnaître que son origine nous échappe, qu’elle est depuis toujours et partout !

Violences des forces de la nature

Violence de la mort

Violence de la vie qui bouleverse ce qui est inerte

Violence animale

Mais surtout violence humaine tapie en nos cœurs symbolique, sacrale, guerrière.

Et aujourd’hui nous sommes dans une situation paradoxale le progrès incontestable que nous avons tant vanté participe lui aussi à développer un contexte de violence universelle !

Jésus dans les deux textes que nous avons lus semble adopter une attitude contradictoire. Mais en y regardant de plus près dans les deux cas il refuse la violence contre l’homme ! Pendant toute la durée de son ministère Jésus, ne cessera de refuser :

·         Premièrement : la violence des Zélotes, qui au nom d’un nationalisme religieux, veulent s’approprier le pays, l’épurer de toute présence étrangère et refuser tout partage.

·      Deuxièmement : la violence plus mesquine d’un pouvoir religieux, compromis avec le politique, qui exclue et tue au nom de la sacro-sainte « raison d’état »

L’Evangile au delà de ce que nous en avons entendu compris et de ce que nous sommes capables  de vivre demeure une parole qui est sans cesse à reprendre, à remettre sur le métier. Au delà de nos difficultés à assumer notre humanité, l’évangile ne cesse de nous interpeller et nous conduit à discerner qu’il y a en son sein des paroles qui au delà de la fibre humaine dont nous l’avons habillé demeurent des paroles de vie, essentielles incontournables, il y a bien un canon dans le canon, des textes qui nous renvoient notre image et des textes qui prônent aujourd’hui comme hier une attitude nouvelle. L’Avent qui vient nous invite à tout recommencer avec celui qui nous rejoint dans nos ténèbres pour nous introduire à une vie nouvelle.

N’est ce pas Dieu qui déclare : «  il n’est pas bon que l’homme soit seul… ». En cela trop souvent nous n’entendons qu’un texte qui fonderait le mariage ; mais il y a plus ce texte nous invite à comprendre que la terre ne nous appartient pas à nous seul et que d’autres avec nous sont appelés à l’habiter, à la construire mais aussi qu’ils peuvent comme nous se tromper de vocation en vivant comme des consommateurs.

Face au flot de violence qui paraît se développer dans notre monde nous avons l’impression d’être des serviteurs inutiles avec de faibles moyens. Les paroles de Paix de Fraternité  d’Amour que nous livre l’Evangile semblent être parfois hors de notre portée et pourtant n’est ce pas Dieu  s’adressant à son peuple dans le livre du Deutéronome 30, 11 à 15 qui déclare :

« Ce commandement que je te prescris aujourd'hui n'est certainement point au-dessus de tes forces et hors de ta portée.

Il n'est pas dans le ciel, pour que tu dises: Qui montera pour nous au ciel et nous l'ira chercher, qui nous le fera entendre, afin que nous le mettions en pratique?

Il n'est pas de l'autre côté de la mer, pour que tu dises: Qui passera pour nous de l'autre côté de la mer et nous l'ira chercher, qui nous le fera entendre, afin que nous le mettions en pratique ?

C'est une chose, au contraire, qui est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique.

Vois, je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. »

Lorsque Jésus chasse les marchands du temple bouscule, les animaux qui étaient là préparés pour les sacrifices, il s’inspire des actes symboliques souvent posés par les grands prophètes pour faire passer leur message en frappant l’imagination.

Je suis convaincu qu’il y a dans le Nouveau testament des principes qui nous permettent de concevoir une vie sociale familiale politique économique différentes ; sans avoir en rien le temps de les développer avec vous j’aimerais que ces paroles soient là comme à notre portée, elles ne sont pas au delà de nos forces ou sur un continent lointain nous obligeant à une course au trésor à l’issue incertaine! Ainsi en est-il en parcourant la bible.

Nous voyons ici et là des exhortations qui nous montrent la voie.

·         Aimez vous les uns les autres :( Jean 13, 34 à 35)  cette parole qui n’est pas réservé aux chrétiens entre eux  est un appel à rencontrer l’autre dans sa vérité et sa différence. N’est ce pas l’apôtre Paul lui même qui déclare que l’amour de Dieu est haut , large long , profond et que sans aucun doute nous n’en avons pas encore exploré toutes les dimensions.

·         Accueillez vous les uns les autres. (Romains 15,7)  C’est bien sur ce plan que nous avons eu historiquement le plus de mal. Si la nature est difficile à dompter si elle nous réserve encore des surprises lorsqu’elle enlève en quelques instants les lieux de vie de nos frères humains, nous n’avons pas à rajouter à la souffrance mais à faire en sorte qu’en nous accueillant les uns les autres la violence sauvage ne détruise pas toute espérance !mais qu’au contraire nous ouvrions la voie de jours plus beaux ;

·      Exhortez vous les uns les autres.  (Colossiens 3,16) Au delà de cette formulation ne sommes nous pas invités à sortir de nos vérités cadenassées. A renoncer aux discours qui souvent ne ressemblent qu’a des exposés juxtaposés ou au dialogue bon ton du genre salon de thé pour entrer dans une réelle écoute de la parole des autres, ce qui ne veut pas dire devenir insipide et sans idées, mais faire route ensemble pour que nous soyons interpellés modelés questionnés transformés par nos apports mutuels. Vous sentez bien derrière mes propos que comme d’autres je suis convaincu qu’il n’y a d’avenir dans notre engagement contre la violence inutile que si il s’instaure un véritable dialogue interreligieux, qui touche aussi au politique. Nos religions le savent par expérience au nom de tous les dialogues manqués. Et il y a là, comme l’ a bien mis en évidence Paul Ricœur, tout un travail honnête de réécriture de notre histoire et de notre mémoire qui doit être fait avec sérieux et exigence et qui implique l’auto critique et la démarche du pardon mutuel.

·         Veillons les uns sur les autres (Hébreux 10, 24) Dietrich Bonhoeffer disait rester seul avec son mal, c’est rester tout à fait seul. Nous sommes invités ici à regarder ceux qui sont à coté de nous ; nous avons tous en mémoire ces paroles de Dieu à Caïn : « Ou donc est ton frère Abel ? et cette réponse «  Suis je le gardien de mon frère ?! ». Assurément nous  sommes les gardiens de nos frères. Mais gardien ne veut pas dire celui qui épie et qui brise l’avenir. Il me parait certain que c’est aussi en développant des relations nouvelles avec ceux qui sont à coté de nous que peu a peu nous pourrons induire un comportement nouveau dans notre société.

·          Edifiez vous les uns les autres. (1 Thessalonissiens 5, 11). Edifier, construire

·       Des hommes et femmes des jeunes et moins jeunes sont dans notre société repoussés délaissés considérés comme indésirables. Prévention, écoute, partage, accueil sont certainement des attitudes plus positives et porteuses de fruits, que la peur, l’indifférence, le rejet.

Mais la liste des recommandations pauliniennes ne s’arrête pas à ce que nous venons de dire et l’on trouve sous la plume de l’apôtre ces autres recommandations qui dans  un premier temps furent adressées aux communautés chrétiennes pour qu’elles manifestent dans notre monde une manière de vivre nouvelle mais qui ont une  vocation universelle.

Ainsi l’apôtre déclare encore :

Estimez vous mutuellement supérieurs,  (Phil 2,3) estimez que l’autre est supérieur qu’il est plus que ce que vous croyez qu’il est.

Honorez vous les uns les autres (Romains 12, 10)

Soumettez vous les uns aux autres (Ephésiens 5,21)

Supportez vous les uns les autres (Ephésiens 4, 1 à 3)

Pardonnez vous les uns les autres (Colossiens 3, 12 à 14)

Pardonnez vous réciproquement 

Priez les uns pour les autres (Jacques 5, 16)

Vivez en paix les uns avec les autres  (I Thess 5, 13)

En plein accord les uns avec les autres et consolez vous les uns les autres

Il y a là tout un programme de vie qui peut nous mettre en mouvement et qui quelque part nous redit que les intuitions fondamentales de l’éthique biblique ne sont pas dépassées. Mais à réapprendre et à ré habiter avec conviction et amour.

L’évangile signifie pour nous bonne nouvelle, malgré nos faiblesses nos manquements notre manque de foi en cette parole de Dieu elle demeure et reste une invitation adressée à tous les hommes et femmes de notre temps. L’Eglise découvre qu’elle a devant elle non seulement un nouveau sujet  de réflexion éthique mais un combat à mener  pour refuser toutes formes d’agressions dont les humains sont l’objet. L’évangile, comme a tenté de  le concevoir Paul en tant que disciple de Jésus Christ, offre encore et toujours à notre humanité des alternatives nouvelles. Face à l’exclusion elle propose le partage, face à la vengeance le pardon, face à la résignation le dialogue constructif ou chacun est accueilli. Face à l’intolérance l’évangile propose la liberté de la foi.

Finalement les gestes de Jésus nous invitent dans un langage simple et adapté à notre vie d’aujourd’hui à réaliser que la violence est le contraire du respect et qu’elle ne nous permet en rien de comprendre le non des autres et de travailler à leur  bien ; au contraire elle dit clairement que nous refusons la différence des autres. Si notre société est traversée de violence nous sommes invités à canaliser notre agressivité pour qu’elle ne devienne plus jamais violence. Jésus au travers de son ministère n’a cessé de s’intéresser à ceux qui étaient victimes de la violence et a remis en cause les lois inhumaines, il a prôné leur remplacement par des repères qui posent des limites au nom de l’amour. Il nous a invité à prendre conscience du fait que derrière le plus violent se cache souvent le plus souffrant. L’Eglise dans cette perspective doit se souvenir de cela et s’engager avec d’autres afin que l’on propose une réelle éducation à l’accueil de l’autre. Devant les pannes du dialogue social l’évangile dit que Dieu ne met pas dehors celui qui vient à lui.  Il nous invite à écouter encore. Dans un monde qui ose parfois imaginer qu’il n’y aura plus remède à certaines souffrances l’évangile nous invite à chercher encore !

L’évangile renverse nos compromis, nous invite à nous décider, à nous engager, aujourd’hui plus encore même que la dignité ou l’intégrité de la personne humaine c’est de l’homme en tant qu’être nouveau promis à l’épanouissement dont il est question.

Alors sans avoir de recettes miracles osons poser des actes prophétiques comme des gestes simples qui s’inspirent des propositions de l’évangile. Osons nommer les causes des souffrances, des pauvretés qui conduisent au désespoir et refusons tous ces discours qui dénaturent l’homme et créent des factions irréconciliables.

L'espérance, la réconcilaition ne sont pas des utopies irréalisables. Si en apprence nous n'avons beaucoup d'arems adaptées pour atteindre cet objectif. Nous pouvons avec notre foi, beaucoup d'impertinence et surtout en ne cessant d'aimer, faire en sorte que notre vigne humaine ne soit jamais plus un lieu ou coulera le sang.

Frédéric Verspeeten