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La parabole de la branche d’amandier en
fleur et son message |
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Regarde Jérémie que vois-tu ?
Le texte biblique centré sur la vocation du prophète Jérémie Le récit de la
vocation de Jérémie (Jérémie 1,4-10) 4La parole du Seigneur arriva chez moi de la manière
suivante : 5« Avant de te former
dans le ventre maternel, je t’ai connu, et avant que tu ne sois sorti de
l’utérus, je t’ai sanctifié, je t’ai établi comme un prophète pour les
nations. » 6Et je dis « Ah !
Seigneur Dieu, me voici ; je ne sais pas parler, car je suis un jeune
garçon. » 7Et le seigneur me
dit : « Ne dis pas : je suis un jeune garçon, car tu iras partout
où je t’enverrai, et tu diras ce que je t’ordonnerai. 8N’aie peur de personne, car
je serai avec toi pour te secourir – oracle du Seigneur. » 9Et le Seigneur étendit sa
main et toucha ma bouche. Et le Seigneur me dit : « Voici, j’ai mis
ma parole dans ta bouche. 10Regarde ! Aujourd’hui,
je t’ai établi sur les nations et sur les royaumes pour arracher et
renverser, pour faire périr et démolir, pour bâtir et planter. » Sa vocation confirmée par deux visions destinées à
la rendre visible (Jér. 1,11-13) 11La parole de l’Eternel me fut adressée en ces
mots : Que vois-tu, Jérémie ? Je répondis : Je vois une
branche de l’amandier hâtif. 12Et l’Eternel me dit :
Tu as bien vu ; car je me hâte
d’accomplir ma parole. 13La parole de l’Eternel me
fut adressée une seconde fois en ces mots : Que vois-tu ? Je
répondis : Je vois une marmite bouillante du côté du nord. Et l’Eternel
me dit : C’est du nord que le malheur éclatera sur tous les habitants du
pays. Commentaire général du texte La
Parole de Dieu arrivée sur Jérémie est loin de l’avoir convaincu, même si le
Seigneur à la fin de l’entretien lui touche la bouche et lui dit
« Regarde ! Je t’installe sur les nations et les royaumes »
avec un ordre de mission qui comporte six verbes, groupés deux par deux, qui
constituent le programme de son ministère : « arracher et
renverser, faire périr et démolir, bâtir et planter »
(verset 10) ; quatre actions destructrices (jugement de Dieu sur son
peuple (exil)) et deux actions positives (promesse de salut (retour)) que
nous rencontrerons tout au long du livre de Jérémie, (notamment : (i) en
24,6 ; (ii) en 31,28 ;(iv) en 42,10.). A
la suite de ces paroles d’envoi non acceptées par Jérémie, suivent deux
visions. Dieu les donne pour permettre à Jérémie de visualiser sa mission,
pour le convaincre que c’est bien Lui, Dieu, qui la lui confie : · D’abord, Jérémie voit une branche d’amandier.
Le mot hébreu pour amandier est shaqed = le veilleur,
ce qui donne immédiatement sens à toute la vision : c’est bien la
Parole de Dieu que Jérémie va proclamer, et Dieu lui-même veillera à son
accomplissement (11,12 ; cf. 23,20 ; 44,29). Cette
vision est une concrétisation de l’assurance donnée à Jérémie par le
Seigneur : Je serai avec toi (1,8). · La seconde vision est celle d’une marmite
bouillonnante, qui annonce le jugement qui viendra du Nord,
l’ennemi étant les Babyloniens (invasion annoncée par Jérémie). Le véritable auteur de
l’agression ça ne sera pas les Babyloniens, ce sera, en fait, le Seigneur,
parce que le peuple a d’autres dieux. Nous
nous arrêterons sur la vision de la branche d’amandier, car c’est la
vision de cet arbre, l’un des premiers à fleurir à la sortie de l’hiver, qui
est utilisé pour
caractériser un aspect fondamental de la Parole du Dieu invisible :
sa fiabilité absolue. La parabole de la branche d’amandier en
fleur et son message
Distance
entre la parole et l’écrit. Les paroles s’envolent tandis que les écrits
restent : ce qui est écrit est écrit. Dieu
et Sa Parole : ·
Dieu crée par la
parole, en mettant de l’ordre dans le désordre. Dans le chapitre 1 de la Genèse, dans le récit de
la création, « Dieu
dit que la lumière
soit ! Et la lumière fut. », et… (Genèse 1,1-26). Il s'agit de paroles qui font, c'est-à-dire qu'au moment où
elles sont prononcées l'action se réalise. On dit que cette Parole, dite
par Dieu, est performative. ·
Dans le chapitre 1 de l’évangile de Jean,
Jean rappelant les actions de création, dissocie puis identifie
Dieu à sa Parole : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu
et la Parole était
Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Tout a été fait par
elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle » (Jean
1,1-3). Ouverture poétique que ce prologue de Jean, en tout cas étrangère à
la logique des humains, mais, quoiqu’il en soit : Ecoutons, Dieu nous
parle ! ·
Ici, dans
Jérémie 1,11 l’intention de Dieu transmise à
Jérémie, n’a pas encore été
réalisée. Dieu a l’intention de juger son peuple en
permettant son exil (« arracher
et renverser, faire périr et démolir ») il a ensuite aussi
l’intention de faire retourner son peuple de l’exil (« rebâtir et
replanter »). Cette parole, annoncée à Jérémie, se réalisera : Dieu
veillera sur sa Parole pour qu’elle s’accomplisse ; comme l’amandier
veille en se hâtant de fleurir dès le sortir de l’hiver (de plus c’est
probablement une variété particulièrement précoce d’où son nom d’amandier
hâtif). Parole qui annonce non seulement le jugement mais, ensuite, l’implication
de Dieu en faveur de son peuple avec l’annonce d’une nouvelle alliance, (i) celle
qui sera entreprise par Esdras et Néhémie (cf. Esdras 10,3 ; Néhémie
10,1), (ii) et, au-delà, l’alliance qui sera conclue par Dieu avec
Jésus-Christ, raison d’être fondamentale des premiers chrétiens (voir
l’épitre aux Hébreux qui cite in extenso le texte de Jérémie :
Hébreux 8,8-12 = Jérémie 31,31-34). L’amandier, premier à fleurir, était le symbole de
la vigilance et, en quelque sorte, l’emblème du veilleur. Par cette vision
Dieu atteste à Jérémie sa vigilance en tout ce qui concerne sa parole. Avant
même le début de son ministère après que Dieu ait appelé Jérémie pour parler
au peuple, Jérémie conteste et refuse la vocation que Dieu lui adresse. Alors
Dieu montre à Jérémie un arbre et demande à Jérémie : que vois-tu ?
Pour Dieu, le but de la parabole est de convaincre Jérémie que c’est bien Sa
Parole qu’il a entendue. Il lui montre la branche d’amandier pour attester à
Jérémie que cette parole qu’il lui a adressée n’est pas n’importe quelle
parole, mais c’est la Parole de Dieu. Dieu lui-même -qui
est Parole- ne peut pas être mensonge. Dieu sera « de parole ».
Dieu veillera, sans tarder, à la hâte, à son accomplissement. Fiabilité absolue ? Dieu lui-même -qui est Parole-
ne peut pas être mensonge. Cette affirmation, bien sûr, ne peut faire l’objet
d’aucune preuve : ni au temps du jardin d’Eden, ni à n’importe quel
moment de l’humanité ! C’est pourquoi, il est écrit « Abraham
crut, et Dieu le déclara juste à cause de sa foi ».
Ceux, les nations et les individus, qui placent leur foi en Dieu à la manière
d’Abraham sont au bénéfice de la grâce de Dieu (Genèse 15,6 ;
17,1-8 ; Romains 4,3 ; Galates 3,6-9). A son époque, Jérémie n’était pas le seul à se convaincre d’avoir une
parole de Dieu à proclamer. Les prophètes ne manquaient pas. Il y avait en
particulier le prophète attitré de chaque roi ; il jouait le rôle de
conseiller. Mais il était difficile à ce conseiller, vu sa position, de
contredire son supérieur. Malheureusement aussi les différents « oracles
de Dieu » qui circulaient étaient souvent contradictoires. Aucun livre de la
Bible ne dénonce avec autant de véhémence et le plus grand nombre de fois le
mensonge, la tromperie, de nombreux « faux
prophètes » disant parler au nom de Dieu. Il fallait donc chercher, et
trouver (!), des critères permettant de distinguer les « vrais »
des « faux » prophètes. Ce problème de la reconnaissance des paroles
authentiques de Dieu restera très actuel. On en trouve des traces dans les
premières communautés chrétiennes (cf. Matthieu 7,15-20). La question qui reste la nôtre aujourd’hui face
à tous ceux qui se prétendent prophètes, ne peut guère se satisfaire d’un
jugement rétrospectif : l’Ancien Testament nous apprend à devenir
modestes. Distinguer les « vrais » des « faux » prophètes
ne relève d’aucune procédure qui permettrait d’affirmer sans faillir où Dieu
parle et où il est absent. Nous ne pouvons qu’être attentifs, et prêts à nous
laisser interpeller nous-mêmes, peut-être là où nous l’attendons le moins. Le
critère décisif, la pierre de touche incontournable, pour se garder des faux
prophètes qui profèrent mensonges et tromperies est donnée par Jésus : 15 Gardez-vous des faux prophètes. Ils
viennent à vous en vêtement de brebis, mais au dedans ce sont des loups
ravisseurs. 16 Vous les reconnaîtrez à leurs fruits.
Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des chardons ? 17 Tout bon arbre porte de bons fruits,
mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits. 18 Un bon arbre ne peut porter de mauvais
fruits, ni un mauvais arbre porter de bons fruits. 19 Tout arbre qui ne porte pas de bons
fruits est coupé et jeté au feu. 20 C'est donc à leurs fruits que vous les
reconnaîtrez. Matthieu 5,15-20 * * * * * De la parole à l’écrit : l’effacement du
ministère prophétique au profit du livre Les avantages de l’oralité (que ce soit la Parole de Dieu ou celle de
Dieu transmise via la parole d’un homme : la parole prophétique ou
la parole interhumaine, tout simplement) : l’oralité possède des
qualités irremplaçables. Yann Boissière cite dans son ouvrage Roberto Juarroz,
évoquant la joie puissante du lien qu’engendre la parole. L’office de la parole, … Dans cette perspective, Yann Boissière souligne que
quand Dieu, en Eden, appelle l’homme et lui demande : « où
es-tu ? » (Genèse 3,10) son but était de restaurer la
proximité, de retrouver un lien avec Adam ; c’était donc un acte
d’amour. Bien des qualités de l’oralité sont mentionnées dans le
dernier ouvrage d’Éric-Emmanuel Schmitt, dans une note infrapaginale ;
les voici présentées ci-dessous : -
La parole est une
présence vivante. Elle se vit dans l’instant, de bouche à
oreille, portée par une bouche, une voix, un corps. Un être en chair et en os
s’adresse à d’autres êtres, eux aussi présents. Il y a un timbre, des
inflexions, des silences, des hésitations, des regards, des éclats, des
flamboyances. La parole ne se limite pas à une suite de signes, elle
constitue un moment incarné qui vibre à l’unisson. On m’objectera : elle
disparaît. Je retorquerai ; précisément, voilà sa noblesse. Ce qui vit
meurt, mais ce qui meurt a vécu. -
La parole est un
enseignement souple.
Le Maître ajuste son discours à ceux qui
l’entendent. Il observe, il s’adapte, il répond
à l’humeur de son auditoire, à la lueur qui
s’allume dans l’œil, à
l’irrépressible bâillement. Il clarifie, il module,
il insiste, il corrige. L’oralité permet la reformulation,
la répétition, l’exemple, la digression, le mime,
l’intonation. Elle réduit les malentendus que
n’évite pas un texte figé, interprétable
à l’infini. Là où l’écrit
impose un déchiffrage confus, car il ne s’explique
guère, la parole introduit de la nuance, de l’exactitude,
de la critique. -
La parole est un lien. Le texte, bien souvent, isole le lecteur, le place
face à un volume muet, détaché de tout contexte humain. La parole, elle,
rassemble. Parler revient à tisser, à réunir de façon éphémère mais intense. -
La parole est un moteur
de mémoire. Tandis que l’écriture délègue le souvenir
à un support externe, l’oralité impose un exercice de mémoire. -
La parole est formatrice. Elle aiguise l’intelligence, affine l’écoute,
entraîne l’attention. -
La parole est un acte. Dire, c’est faire. Un serment, une prière, une
malédiction, un récit ont un effet. La parole agit sur le monde. Elle peut
guérir, unir, fonder, modifier. Une efficacité lui incombe que la page ne
relaye plus que symboliquement. L’écriture raconte, la parole transforme. -
Enfin la parole est rare. De nos
jours, on imprime, on publie, on consigne. Le cerveau ne s’y retrouve plus.
Tant de livres s’accumulent que l’on ne lit plus rien, tant de phrases que
l’on n’écoute plus personne. On écrit pour se taire. Voilà le triomphe du
papier sur la chair. L’écrit conserve, mais dessèche. Il diffuse, mais sans
la chaleur. - L’oralité,
en ce sens, offre une forme de renouvellement constant. Quand l’écriture
archive, immobilise, l’oralité anime, relance. On ne doit pas opposer
brutalement l’oral et l’écrit, plutôt redécouvrir ce que la parole détient de
singulier : sa force d’existence, sa capacité à
éveiller un sentiment d’appartenance, à faire du savoir une expérience
dynamique et partagée. En
dépit de ses multiples avantages la transmission orale va devoir être
abandonnée au profit de l’écrit car de deux maux, il faut choisir le moindre. Du
temps de Jérémie, de nombreux textes de Jérémie laissent apparaître le
problème de la reconnaissance du « vrai » prophète du Seigneur face
à d’autres personnes se proclamant aussi envoyées de Dieu. Pour cette raison,
à cette époque les paroles des prophètes ne sont plus accessibles que par le
biais du livre. Thomas Römer indique que « cette évolution s’explique
par le contexte où l’ordre politique et la stabilité socio-économique sont
menacées en Judée par des groupes religieux d’exaltés. Afin de contrer ces
mouvements, le passage de la prophétie orale à l’enseignement écrit -La
Torah- est adopté. « C’est sur cet enseignement écrit que
le judaïsme du second temple va fonder sa nouvelle identité ». « Mais
le silence prophétique au bénéfice du livre connaît toutefois une ouverture.
Le dernier livre du canon prophétique. Le dernier livre du canon prophétique,
Malachie, se termine par l’annonce du retour du prophète Elie, retour qui
inaugurera le règne du Seigneur sur terre (Malachie 3,23-24). Les discussions
relatées dans le Nouveau Testament montrent que certains identifieront le
prophète qui devait venir soit avec Jean-Baptiste soit avec Jésus. Et Jésus
lui-même reprendra à son compte l’exhortation majeure de Jérémie : Si
quelqu’un a des oreilles pour écouter, qu’il écoute ! Marc 4,23 ;
voir Jérémie 7,23-24 et 36,10-21) » Thomas Römer, 2003, page 96. De
nos jours, dans une société actuellement très fragmentée, où paroles dogmatiques
s’accompagnent de paroles mensongères, voire haineuses, la parole est souvent
« humiliée », voire contredite par ceux qui les ont prononcées. C’est
pourquoi les résultats des échanges (oraux) doivent être mis par écrit et un
communiqué est signé par les participants représentatifs des partis qui
échangent. Finalement l’oralité des échanges doit être actée par écrit. * * * * * Mentionnons, pour terminer, que la parole de Dieu
n’est pas comparée à un arbre aux couleurs automnales, certes chatoyantes, mais
destiné à se dépouiller complètement en entrant dans le froid et l’obscurité
de l’hiver. Non, la parole de Dieu est au contraire comparée à l’arbre
qui, en région méditerranéenne, est l’un des premiers à fleurir à la sortie
de l’hiver, l’amandier, et pas n’importe lequel amandier, un amandier hâtif :
c’est là, au tout premier printemps, qu’il déploie avec magnificence ses
somptueuses fleurs blanches ou rosées ; floraison qui m’a toujours
émerveillée quand j’étais en pays méditerranéen pendant toute mon enfance :
annonce de renouveau, de résurrection ; oui la parole de Dieu sera une
parole de renouveau, après l’hiver du jugement. C’est bien ce que reconnaît l’auteur de l’Epitre
aux Hébreux : Dieu a veillé sur sa parole pour l’accomplir (Hébreux
8,8-12). Au-delà de cet accomplissement, dans la ville lumineuse de la nouvelle
Jérusalem encore à venir, n’y « entrera rien de souillé, ni personne
qui se livre à l’abomination et au mensonge, mais ceux-là seuls qui sont
inscrits dans le livre de vie de l’Agneau »
(Apocalypse 21,27). Parole accomplie, mission accomplie … pour
l’éternité. Si l’écrit a
succédé à l’oralité à cause de
paroles mensongères, gageons que dans la nouvelle
Jérusalem à venir l’oralité pourra reprendre
ses droits légitimes pour parler de la gloire de Dieu, pour
échanger sereinement sur nos expériences
dynamiques… et inédites. Ecoutons, Dieu nous parle ! Philippe Vernet
Documents
de travail Yann
Boissière, 2024. Le devoir d’espérance, faire face à la crise spirituelle.
Editions Desclée de Brouwer, 193p. Eric-Emmanuel
Schmitt, 2025. La traversée des temps. Tome 5, les deux royaumes. 538p. Note
infrapaginale, page 57. Thomas Römer, 2003. Jérémie. Editions du Moulin, 96p. |
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