Dans quelle société voulons-nous vivre ?

 

 

© REFORME
Editorial -samedi 10 septembre 2015

 Une icône

 

Ce que l’horreur d’un camion rempli de 71 cadavres en décomposition n’a pas réussi, une photo l’a fait. La carapace d’indifférence s’est fissurée et l’opinion publique a vu derrière les mots « migrants » et « réfugiés » autre chose qu’une menace, mais des hommes et des femmes de sang et de larmes. La représentation iconique de leur malheur, sous les traits d’un enfant gisant sur une plage, en a fait des frères et des sœurs en humanité.

Un maître chinois raconte l’apologue d’un roi qui, alors qu’il se rendait au temple, a vu passer près de lui un veau qu’on conduisait au sacrifice. Il l’a regardé et a été marqué par ses yeux épouvantés. Il a alors donné l’ordre de l’épargner. Les prêtres ont demandé au roi : « Devons-nous renoncer au sacrifice ? » Le roi a ordonné de poursuivre les sacrifices avec d’autres bêtes. Les prêtres lui ont demandé pourquoi il a épargné ce veau en particulier. Le roi a répondu : « Lorsqu’il est passé à proximité de moi, je l’ai regardé en face, et j’ai croisé ses yeux. »

La raison sait qu’on ne peut accueillir toute la misère du monde, mais le cœur dit qu’on ne peut ignorer celui qui s’est approché de nous et qui, devenu un proche, s’est fait prochain. Parfois, il faut écouter son cœur plus que ses peurs, si l’on ne veut pas vivre dans un monde glacial et déshumanisé.

Dans la Bible, le manque d’hospitalité est le péché de la ville de Sodome. Une page du Talmud est d’une singulière actualité : « À cause de leur richesse, les habitants de Sodome devinrent hautains. Ils se dirent les uns aux autres : puisque l’or et l’argent sont abondants dans notre pays, pourquoi devrions-nous autoriser les étrangers à franchir nos frontières, manger et partager ce qui est à nous ? Ils ne feront que prendre ce qui est à nous et il y en aura moins pour nous. Empêchons-les donc d’entrer, et chassons ceux qui sont au milieu de nous dès que possible, particulièrement ceux qui sont pauvres et malades. » Nous savons ce qu’il est advenu de la ville.

Dans quelle société voulons-nous vivre ?

Antoine Nouis

© REFORME
Editorial -samedi 10 septembre 2015

 

 

Dans quelle société voulons-nous vivre ?