Matthieu 16, 21-27 : Se renier soi-même et porter sa croix, méditation de Marion Muller-Colard, théologienne

Matthieu 16, 25 :  Celui qui perd sa vie à cause de moi, dit Jésus, la retrouvera, méditation de Paul Ricoeur,  philosophe


 

Méditation sur Matthieu 16, 21-27
par Marion Muller-Colard, théologienne

 

 

in Réforme, n° 3573 du 28 août 2014

Si Jésus m’invite à « me renier moi-même et à porter ma croix »,
c’est à prendre comme une perspective de joie et de liberté

Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. » Je remâche ce verset scandaleux qui en fit trébucher plus d’un, dont moi-même. J’ai quelques difficultés avec la promotion de l’abnégation et du martyre. L’expérience semble montrer qu’elle est contre-productive : on nous a longtemps prêché l’apologie du sacrifice et du don de soi, et je ne vois pas de chrétiens plus dévoués en ces domaines que mon contemporain lambda. Nous sommes faits, animaux, pour résister précisément à notre déconfiture. Sur le plan physique comme sur le plan psychique, nous sommes naturellement véhéments à défendre notre bout de gras. Pour bonne part, nous avons besoin de cette véhémence et nous pouvons en rendre grâce à Dieu.

Il n’en demeure pas moins un parti pris absolu : une Parole d’Évangile est une porte de salut. Elle est donnée pour notre croissance. Si Jésus m’invite à « me renier moi-même et à porter ma croix », c’est à prendre comme une perspective de joie et de liberté.

Le sens jaillit à la jonction entre « se renier soi-même » et « prendre sa croix », dans l’interpénétration de ces deux conditions.

J’ai toujours compris la croix comme aboutissement du récit de la tentation. Par trois reprises et par trois biais différents, Jésus y renonce à la toute-puissance. Une toute-puissance qui lui aurait permis d’éviter la faim, la mort, la frustration. D’éviter, à l’autre bout de son ministère, la Croix. Prendre sa croix, c’est renoncer à la toute-puissance.

Me renier moi-même prend une tonalité particulière lorsque ce reniement est associé à l’injonction de porter ma croix. Je l’entends comme condition, en effet, à la vraie liberté et à la vraie joie : savoir ce que je suis et ce que je ne suis pas. Savoir ce que je peux et ce que je ne peux pas. Accepter que l’histoire s’écrit avec moi, mais non pas de ma main seule ; renoncer à l’illusion d’optique d’un esprit replié sur lui-même et qui s’accorde une importance démesurée. Georges Bataille écrivait, en avant-propos à L’expérience intérieure : « N’importe qui, sournoisement, voulant éviter de souffrir se confond avec le tout de l’univers, […] de la même façon qu’il imagine, au fond, ne jamais mourir. Ces illusions nuageuses, nous les recevons avec la vie comme un narcotique nécessaire à la supporter. Mais qu’en est-il de nous quand, désintoxiqués, nous apprenons ce que nous sommes ? » Alors, il nous reste à nous défaire de cette illusion de toute-puissance et d’immortalité. Et porter notre croix dans la confiance que n’être pas tout, aux yeux de Dieu, ne signifie pas n’être rien. Cela signifie participer, dans la continuité de l’Évangile, à la grande marche des hommes ouverts à la Rencontre. Cette Rencontre qui déplace notre vie de la répétition aveugle du destin vers la liberté.

Marion Muller-Colard

Prière

Renier en moi ce qui m’encombre d’illusions

devenir ce que je suis, être celle qui peut te suivre

Suivre avec toi le dépouillement heureux de ceux qui se connaissent eux-mêmes

et savent combien leur vie dépend de leurs rencontres

Porter ma croix, renoncer au vain combat

qui ferait de moi une reine, une immortelle

Avancer dans tes pas en connaissant le gain qu’il y a parfois à perdre

Perdre ma vie entre tes mains afin que tu lui donnes sa forme véritable

Renoncer avec toi à mon seul imaginaire qui ne sait que ressasser

le connu, le voulu, le contenu, le programmable

Et plonger dans le grand bain frais de l’imprévisible

où tu opères, chaque jour, de renversantes conversions

Marion Muller-Colard

in Réforme, n° 3573 du 28 août 2014

 

 

Méditation sur Matthieu 16, 21-27
par Marion Muller-Colard, théologienne

 









 

 

in Paul Ricœur, 2001. L’herméneutique biblique, pp. 266 – 272.
Les Editions du Cerf, Paris.

 

 

 

Celui qui perd sa vie à cause de moi la trouvera

Matthieu 16, 25

LA STATUE DE SEL

 

 

« Ne regarde pas derrière toi »
disent à Loth les anges qui prennent soin de lui

Et quand la femme de Loth ne peut s’empêcher de jeter un regard en arrière, elle devient un statue de sel.

Figée. Pétrifiée pour toujours. Le regard perdu, fixé sur cette catastrophe totale : la destruction de Sodome.

 

Genèse 19, 15 à 17,et 23 à 26

 

 

-         Contexte

-         Isoler de son contexte christologique cette parole devient une parole de sagesse

-         Gagner le monde entier signifie : avoir des biens matériels et du pouvoir

-         Gagner le monde entier peut dignifier vouloir maîtriser le monde par la connaissance

-   La volonté de puissance associée à la connaissance religieuse est beaucoup plus dangereuse que la connaissance profane

-         L’appel à ne pas avoir peur de perdre sa propre vie c’est l’appel à un témoignage pour Christ honnête au sein de la société en dépit du risque qui lui est associé

-       L’appel à ne pas avoir peur de perdre sa vie c’est aussi l’appel à une vie de sacrifice et de renoncement à nous-même en imitation de Jésus-Christ, même si c'est anti-économique individuellement et collectivement

-         Risquer une vie placée sous le signe du Christ souffrant : l’appel à renoncer à soi-même et à prendre sa croix

-         Retour au contexte

Contexte

Dans Mt 16, 25 nous lisons : « Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. » Si nous voulons comprendre ce verset, il est très important de prendre note du fait que la péricope à laquelle il appartient a été placée dans tous les trois évangiles synoptiques immédiatement après la confession de Pierre. À la question de Jésus : « Mais vous qui dites-vous que je suis ? », Simon Pierre a répondu « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». C'est le même Pierre qui, immédiatement après, est scandalisé par l'annonce faite par Jésus de ses souffrances imminentes et de sa passion. « Dieu t'en préserve, Seigneur ! » s'écrie Pierre. « Cela ne doit jamais t'arriver », une réponse qui entraîne la réplique surprenante, presque violente de Jésus, « Passe derrière moi, Satan ! Tu es un scandale pour moi, car tu n'es pas du côté de Dieu mais des hommes ». Que ces deux péricopes soient placées à la suite l'une de l'autre n'est pas fortuit mais délibérément voulu par les trois évangélistes synoptiques, car cet enchaînement suggère que le prix que nous avons à payer pour suivre Jésus n'est pas indépendant de la question de son identité. Pierre cherche un Christ glorieux et ne peut pas accepter le fait que le Christ soit le Serviteur souffrant, qu'il doive être le Serviteur souffrant chanté par le Second Isaïe.

Isoler de son contexte christologique cette parole devient une parole de sagesse

Toutefois, si nous isolons notre verset de son contexte christologique, il est tentant de le prendre pour un proverbe paradoxal, l'un de ceux qui appartiennent à la famille des paradoxes typiques des paroles de sagesse de l'ancien Proche-Orient, ou peut-être même s'agit-il d'un proverbe universel tels que les évangélistes parfois rapportent que Jésus les utilisait lui-même. Par exemple que « les premiers seront les derniers » ou que « beaucoup sont appelés mais peu sont élus ».

J'aimerais aborder notre texte de ce point de vue de sagesse de façon à mieux voir quel type de radicale réorientation notre texte, au sein de son contexte plus large, impose à une telle lecture non christologique et orientée dans un sens sapientiel.

Cette manière d'approcher un texte, que j'appelle « orientée dans un sens sapientiel », est en fait instructive, et le reste du passage nous invite à en tirer quelques leçons : « Quel avantage en effet un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s'il le paie de sa vie ? Et quelle somme pourra-t-il verser en échange de sa vie ? » Nous pouvons maintenant nous demander quel est l'enjeu dans ce jeu où l'on perd ce que l'on gagne et où l'on gagne ce que l'on perd. La sagesse semble ici, au-delà de coutumes ou de mauvaises compréhensions locales ou liées au temps, viser une forme fondamentale de faux calcul qui oriente l'ensemble de la vie jusqu'au point qui constitue notre existence quotidienne.


Gagner le monde entier signifie : avoir des biens matériels et du pouvoir

Il n'est pas besoin de s'étendre ici sur les deux principales manifestations de cette erreur de calcul, qui sont les plus souvent citées et les plus proches l'une de l'autre, sans être pour autant aucunement superficielles. Je veux dire par là que « gagner le monde » signifie avoir des biens matériels et du pouvoir. En effet il est difficile de ne pas être bouleversé par le cercle vicieux provoqué par l'exploitation éhontée de la terre, et la consommation effrénée des pays industrialisés. D'ailleurs « devenir le maître et le propriétaire de la nature » est la véritable devise de la modernité annoncée par Descartes. Il est tout aussi difficile de ne pas s'inquiéter d'une autre spirale, celle des armes nucléaires. Gagner le monde semble impliquer ici une domination sans limite au risque de détruire physiquement le monde. Il ne suffit pas de se contenter de maudire les superpuissances devant cet état des choses. Nous devons admettre que le drame de l'exercice du pouvoir est le drame secret de chacun de nous, mais que nous manquons simplement de puissance pour le mettre à exécution.


Gagner le monde entier peut signifier vouloir maîtriser le monde par la connaissance

Je ne veux pas m'attarder sur ces deux cas de volonté de maîtrise sur le monde parce que j'ai en tête une troisième forme de la volonté de pouvoir, une forme qui concerne ceux d'entre nous qui ne sont pas autant passionnés de possessions ou de pouvoir que de connaissance. Comme universitaires, scientifiques, humanistes et philosophes, ne cherchons-nous pas à mettre en pratique ce qui se trouve écrit en bronze, à l'entrée de notre magnifique bibliothèque [il s’agit de la bibliothèque Regenstein, à l’université de Chicago, où a été donné ce sermon] : « Là où la connaissance croît, la vie elle-même est élargie, clarifiée et améliorée » ? De quelle manière une lecture de notre texte orientée dans un sens sapientiel met-elle en question cette devise, notre devise ? Certainement pas en vue de l'obscurantisme, de l'ignorance ou de l'inertie. La manière dont toute notre connaissance est mise en question par le paradoxe de ce proverbe est à la fois plus cachée et plus profonde que cela. Notre connaissance est plutôt mise en cause aussitôt qu'elle abandonne l'humilité pour sa propre volonté de puissance, une volonté de puissance qui est provoquée par la force même des idées et de la connaissance objective. Y a-t-il un seul d'entre nous qui soit innocent de ce rêve de maîtriser le monde par la science ? Ainsi donc ce que le proverbe met en lumière est l'élévation de l'humanité, comme porteuse de connaissance, au-delà de toute autre réalité, même si elle est elle-même située, en tant que sujet de cette connaissance, dans le monde des objets matériels, des êtres vivants et des forces sociales supra-individuelles.

La volonté de puissance associée à la connaissance religieuse est beaucoup plus dangereuse que la connaissance profane

Si nous poussons à sa limite ce soupçon qu'une forme subtile de volonté de puissance est dissimulée dans la forme la plus sincère de l'humilité de ce que nous appelons le désir de la vérité, à quoi parvenons-nous ? Ma propre suggestion serait que ce n'est pas seulement la connaissance profane qui est mise en question, mais aussi, et peut-être même encore plus, la connaissance religieuse. Si la chrétienté a cherché aussi obstinément à élaborer des preuves rigoureuses de l'existence de Dieu, n'est-ce pas parce que nous cherchons en Dieu la garantie suprême sur laquelle fonder notre aspiration à maîtriser le monde, une maîtrise basée sur la connaissance soutenue par la garantie de nos preuves scientifiques ? Le sommet de la maîtrise de la connaissance peut bien être la volonté d'inclure Dieu dans notre entreprise de domination intellectuelle, en demandant à Dieu que Dieu garantisse notre recherche obstinée de garantie.

Suis-je allé trop loin dans mon interprétation de ce que veut signifier la sagesse quand elle dit que « celui qui veut sauver sa vie la perdra » ? Le danger serait de ne pas aller suffisamment loin. Car plus loin nous allons sur la route de la sagesse commune, et plus nous sommes pénétrés par l'invitation de Jésus dans la partie suivante du verset 25 : « Et celui qui perd sa vie à cause de moi la gagnera. »

L'appel à ne pas avoir peur de perdre sa propre vie c'est l'appel à un témoignage pour Christ honnête au sein de la société en dépit du risque qui lui est associé 

Cette invitation de l'évangile à perdre sa propre vie « à cause de Jésus » a été interprétée de nombreuses manières différentes au long des siècles, bien sûr, et toutes ces formes sont valables pour nous parce qu'elles constituent le trésor de la tradition de l'Église universelle.

L'Église primitive, par exemple, mit l'accent sur les tribulations qui accompagnaient l'acte du témoignage porté durant une époque de persécution. Le passage parallèle dans l'évangile de Marc établit une relation directe entre l'appel à l'état disciple et la question de porter témoignage : « Car si quelqu'un a honte de moi et de mes paroles dans cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l'Homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges » (Marc 8, 38). Et n'est-ce pas ce que Pierre lui-même fut le premier à faire à Gethsémani (« Simon, dors-tu ? N'as-tu pas eu la force de veiller une heure ? » [Mc 14, 37]), puis à nouveau dans la cour lorsqu'il ose déclarer à la servante : « Je ne connais pas l'homme dont tu parles » (Mc 14, 712) ? Les récits de la Passion donnent à ce reniement de Pierre une place si importante, parmi d'autres raisons, précisément pour souligner combien il est difficile, et même combien il est quasiment impossible de suivre Jésus jusqu'au bout.

La première interprétation de la parole « Celui qui perd sa vie à cause de moi la trouvera » n'est pas la seule possible, mais elle n'a pas non plus perdu sa pertinence pour aujourd'hui. Dans bien des parties du monde, des hommes et des femmes perdent effectivement leur vie parce qu'ils ne rougissent pas de Jésus ni de ses paroles devant d'autres êtres humains. Mais que pouvons-nous faire de cette phrase dans une société pluraliste où la persécution n'a plus cours ? Dans une société telle que la nôtre, avoir honte de Jésus et de ses paroles prend les formes plus subtiles de l'abstention et du silence. J'admets que la réponse à la question du témoignage chrétien dans une société libérale est extrêmement difficile à formuler. La plupart d'entre nous, moi inclus, éprouvons de l'aversion lorsque nous sommes confrontés au style publicitaire que bien des témoignages chrétiens ont revêtu dans les médias. Entre l'arrogance, le manque de discrétion et la vulgarité de tels témoignages d'une part, et la fuite dans un silence poli et prudent au nom du caractère privé de la croyance et du respect d'autrui d'autre part, la forme la plus honnête et la plus courageuse du témoignage, là où il est rendu nécessaire et requis tant par la situation que par nos frères humains, n'est facile ni à découvrir ni à formuler. Tant sur le plan individuel que communautaire, la question demeure ouverte de savoir à quoi pourrait ressembler un tel témoignage honnête et courageux dans une société libérale.

L'appel à ne pas avoir peur de perdre sa vie c'est aussi l'appel à une vie de sacrifice et de renoncement à nous-même en imitation de Jésus - Christ, même si c'est anti-économique individuellement et collectivement

Toutefois la question du témoignage verbal ne saurait épuiser la question de l'état de disciple. Nous ne devons pas oublier ces interprétations de l'appel de Jésus à le suivre, que nous pouvons appeler « pratiques », ni celles que nous pouvons appeler « spirituelles ». Si nous revenons à la question des biens matériels et du pouvoir, dont j'ai parlé précédemment, en réfléchissant à une interprétation à couleur sapientielle, nous pouvons rappeler le souvenir de ceux qui, comme un saint François d'Assise, se sont effectivement séparés de tous leurs biens. Nous n'avons rien à craindre en ayant recours à François comme l'exemple de tous ces « fous de Dieu » à travers les siècles, de concert aussi avec leurs frères et sœurs dans la foi (ou hors de cette foi) aujourd'hui, qui ont choisi une vie de frugalité, au prix de leur marginalité. Le caractère « anti-économique » de leurs expériences peut nous paraître dérisoire du seul point de vue de « gagner le monde entier ». Pourtant leur témoignage ne peut être ignoré - ni récusé. C'est parce qu'ils renversent l'hypothèse de base du monde moderne qu'ils nous agacent - ou nous font peur - à ce point. Toutefois, à nous qui restons dans le monde comme nous disons, il nous reste à déterminer quelles leçons nous devons tirer de leur témoignage, quelles limites internes nous devons mettre à nos désirs, étant donné l'absence d'une limite quantitative qui nous contraindrait de l'extérieur.

Quant aux interprétations spirituelles, je ne puis ici que les évoquer rapidement, mais, placées sous le signe de l'« Imitatio Christi » elles visent toutes, d'une manière ou d'une autre, à nous faire participer, en tant que croyants, aux souffrances du Christ, par une vie de sacrifice et par un renoncement à nous-mêmes. Je ne puis que les effleurer, mais je ne peux les ignorer vu la manière dont, particulièrement au sein de la tradition réformée, nous nous sentons repoussés par tout ce qui sentirait le mysticisme. Ce que nous devons faire, c'est se rappeler que la tradition de l'Église universelle est plus large que l'expérience limitée dans le temps et l'espace de nos dénominations actuelles.

Risquer une vie placer sous le signe du Christ souffrant : l'appel à renoncer à soi-même et à prendre sa croix

Ainsi, pour conclure, revenons à la condition particulière de l'intellectuel, de l'universitaire, à quoi j'ai dédié la partie la plus problématique de ma méditation dans la perspective de la sagesse contenue dans le texte de l'évangile d'aujourd'hui. Gagner le monde, ai-je dit, pour une personne instruite, c'est chercher la maîtrise absolue par le biais de la connaissance et des techniques académiques. C'est aussi, ai-je ajouté, pour celui qui fait œuvre de théologie au sein de sa foi, s'attacher à ce que Dieu soit la garantie suprême de la solidité de notre connaissance.

C'est précisément cette tentative d'utiliser Dieu comme garantie de notre désir d'avoir une garantie qui me paraît être la plus remise en question par l'expression « renoncer à soi-même ». Comme l'a dit Eberhard Jüngel, un théologien de Tübingen, la foi est le renversement de la garantie, c'est le risque d'une vie placée sous le signe du Christ souffrant. Notre passage ajoute à ce « renoncement à soi-même » le fait de « prendre sa croix ».

Retour au contexte

Cette puissante expression nous ramène au contexte délibérément choisi par les auteurs synoptiques pour les versets que nous sommes en train de considérer, à savoir l'annonce par Jésus de sa passion imminente. Quel lien y a-t-il entre l'invitation adressée aux chrétiens de prendre leur croix et l'annonce par Jésus de la nécessité de la Passion ? Quel lien y a-t-il pour l'intellectuel chrétien, pour la personne croyante qui adopte la devise d'Anselme  «  fides quaerens intellectum » (la foi qui cherche à comprendre) ? Prendre une croix, c'est renoncer à la représentation de Dieu comme le lieu de la connaissance absolue, comme la garantie de toute ma connaissance. C'est accepter de ne savoir qu'une seule chose au sujet de Dieu, c'est que Dieu était présent en Jésus crucifié et doit être identifié à Jésus crucifié. Dieu a pris la croix. Telle est la signification de l'hymne christologique aux Philippiens : il « s'est vidé lui-même, en prenant la condition d'esclave, devenu semblable aux hommes ... Il s'est abaissé lui-même et s'est fait obéissant jusqu'à mourir, et à mourir sur une croix » (Philippiens 2, 7-8).

Prendre la croix de Jésus, pour moi, membre de l'Université, de cette communauté de savoir, signifie ne pas surévaluer une connaissance, prisonnière comme elle l'est de questions de preuve et de garanties, devant la nécessité suivante - plus élevée que toute nécessité logique : « Il était nécessaire que le Fils de l'Homme souffrît et fût crucifié. » Comme seul pouvoir divin Dieu ne donne aux chrétiens que le signe de la faiblesse divine, qui est le signe de l'amour de Dieu. Me laisser aider par la faiblesse de cet amour, c'est, pour la question de donner sens à ma foi, accepter que Dieu ne peut être pensé que par le moyen du symbole du Serviteur souffrant et par l'incarnation de ce symbole dans l'événement éminemment contingent de la croix de Jésus.

Paul Ricœur

D'abord sermon prononcé à la Rockefeller Chapel à l'université de Chicago, le 25 novembre 1984, puis publié par M. I. WALLACE dans le recueil Figuring the Sacred, Minneapolis, 1991, p. 284-288, sous le titre « Whoever Loses Their Life for My Sake Will Find It ».

Les intitulés de chacune des huit parties
ne sont pas de l’auteur ;
ils ont été ajoutés

 

 

in Paul Ricœur, 2001. L’herméneutique biblique, pp. 266 – 272.
Les Editions du Cerf, Paris.